PRECARISATION SOCIALE ET RESTRUCTURATIONS
PRODUCTIVES
Béatrice Appay *
Introduction
Depuis l'organisation des sessions ad hoc au XIIIe congrès mondial de
Sociologie 1, puis la tenue en France des journées d'étude dont cet
ouvrage rend compte, la question de la précarisation sociale s'est
diffusée, elle s'est transformée aussi. Notre démarche s'est construite
au croisement de l'analyse des restructurations productives sous
l'impact de la concurrence internationale et de leurs conséquences sur
la santé au travail. La santé est prise ici comme un analyseur radical,
car elle donne à voir sans détour les linéaments de ce qui est
acceptable, ou pas, dans les sociétés démocratiques. Ainsi
qu'A. Thébaud-Mony le montre dans le chapitre suivant, la santé est
au cœur du compromis social qui est en train de se défaire. Dans cette
perspective, le concept de précarisation sociale oriente l'analyse
scientifique sur une contradiction majeure, sinon centrale, de
* Sociologue, chercheure au CNRS, GEDISST, IRESCO
1. Sessions ad hoc « Précarités et contre-pouvoirs » ; - Session 1 « Précarisation et
contre pouvoirs dans le procès de travail » ; - Session 2 « La précarisation comme
processus social : quels contre-pouvoirs ? » XIIIe congrès mondial de Sociologie.
Bielefeld, 1994.
510 Précarisation sociale, travail et santé
l'évolution des sociétés contemporaines, entre des processus de
modernisation perçus comme progrès et des processus de régression
sociale de plus en plus visibles. Partant d'une réflexion à long terme
sur le devenir des sociétés démocratiques, notre propos est donc
étroitement lié à l'actualité sociale et économique, nationale et
internationale : celle de la montée de la précarité et de l'exclusion,
celle aussi de la restructuration des entreprises et des systèmes
productifs. Deux débats scientifiques correspondent à cette actualité :
celui, tout d'abord, sur la précarité et l'exclusion, nous expliciterons
pourquoi le terme de précarisation est ici employé et non celui de
précarité ; celui également sur l'évolution du mode de production
capitaliste avec le débat dit « post-fordiste ». Mais ces deux débats
ont comme caractéristique majeure d'être largement disjoints. Ne
renvoient-ils pas dos à dos des réalités déconnectées du point de vue
de l'analyse comme si l'une relevait du « social » et l'autre de
« l'économique » ? L'un de nos objectifs est de questionner et
dépasser cette disjonction car, à nos yeux, elle est porteuse d'angles
morts pour la compréhension du devenir des sociétés contemporaines.
C'est précisément de ce croisement entre l'analyse sociale et l'analyse
économique que la problématique de la précarisation sociale est issue.
Selon les économistes, la conjoncture est mauvaise en France et les
perspectives maussades. La tension sociale s'accroît, l'éclatement de
la colère sociale ainsi que les mouvements sociaux incontrôlés sont
craints. Chacun pense aux événements de décembre 1995 et se
demande quelle étincelle sera cette fois le détonateur. La presse rend
compte de cette inquiétude 2. Partant de la sociologie du travail, en
1994, lors du lancement du programme de recherche sur la
précarisation sociale, nous avions fait l'hypothèse d'une
institutionnalisation de l'instabilité économique et sociale au sein
même des pays industrialisés. De cette hypothèse il ressort que la
précarisation concerne non seulement les populations dites
vulnérables mais l'ensemble de la société sans impliquer pour autant
des effets identiques pour tous. La convergence observée entre une
précarisation économique et une régression de la protection sociale
n'avive-t-elle pas les inégalités et de nouvelles formes de mise en
2. De nombreux journaux en témoignent, parmi eux Le Monde des initiatives du 4
septembre 1996 intitulé La Rentrée de tous les dangers .
Précarisation et restructurations 511
soumission tout en stimulant de nouveaux processus de coopération,
d'autonomie, d'innovations et de combativité ? Ne représente-t-elle
pas les conséquences sociales des restructurations productives, au
cœur des contradictions générées par l'intensification de la
concurrence internationale ?
La première partie de ce chapitre présente un bref état de la question
sur la précarité pour montrer en quoi notre démarche s'y articule tout
en s'en démarquant. Elle expose l'évolution de la problématique, le
passage d'un faisceau d'hypothèses à un concept, à partir d'une
réflexion croisée sur les évolutions de l'organisation du travail et sur
le rôle de l'État, dans le domaine du travail et de la protection sociale.
La seconde partie fait ensuite le point sur le débat post-fordiste qui,
en se concentrant sur la recherche de compétitivité, s'est fermé à
l'analyse des conséquences sociales des restructurations. Partant de la
croissance, ce débat ne donne-t-il pas à la flexibilisation productive 3
des assises scientifiques dont la force de légitimation doit être
questionnée ? Des analyses les plus récentes menées dans les
entreprises et les pays leaders du point de vue économique, en
particulier aux États-Unis et au Japon, il ressort l'hypothèse que
l'externalisation du travail est devenue centrale dans les
restructurations contemporaines. Ce processus n'est-il pas fondateur
de la mise en précarité ? Si tel est bien le cas, il faut en chercher les
lignes de forces ainsi que les limites pour comprendre les racines de
la précarisation sociale. La troisième partie examine donc différentes
formes d'externalisation productive pour en faire ressortir les
récurrences à partir d'exemples développés au cours des journées
d'étude et repris dans les chapitres suivants. Ces restructurations, qui
redéfinissent les rapports d'internalité et d'externalité, déstructurent
les régulations salariales antérieures, introduisent des cascades
d'extériorisation des coûts, des risques et des responsabilités. Ne
révèlent-elles pas aussi de nouvelles formes de mise en soumission et
de puissance ? N'exacerbent-elles pas des rapports sociaux de
domination alors même que, paradoxalement, l'autonomie, la
3. Par flexibilisation productive nous entendons à la fois la flexibilisation des
structures productives et des formes d'organisation du travail intra et interentreprises
mais aussi les processus de flexibilisation de la force de travail à travers l'emploi et le
non-emploi.
512 Précarisation sociale, travail et santé
responsabilité et l'innovation sont fortement stimulées ? Pour
répondre à ces questions, ce texte mobilise plusieurs concepts comme
celui d'autonomie contrôlée qui fera ici l'objet d'une redéfinition,
celui de labilité et de sous-traitance en cascade aussi. Les thématiques
du développement de la flexibilité, de l'autonomie, de la
responsabilisation voire du partenariat ont permis l'émergence du
paradigme de la flexibilité au nom même de la démocratisation des
sociétés. Nous verrons comment cette démocratisation est loin d'être
acquise.
PRECARITE OU PRECARISATION ?
C'est volontairement que le terme de précarisation est utilisé et non
celui de précarité pour mettre l'accent sur des processus de mise en
précarité et non sur un état ou des états qui concerneraient des
populations vulnérables : les femmes, les jeunes, les immigrés, les
chômeurs, des segments de populations fragiles ou « à risques » qu'il
s'agirait de « réintégrer » avec plus ou moins de succès 4. Il y a de
nombreuses manières d'appréhender la précarité et nous allons voir
comment l'analyse du travail des femmes a une portée heuristique :
elle permet un positionnement théorique différent par la
compréhension des processus fondamentaux de structuration des
rapports de domination fondés sur la fragilisation des situations
économiques et des statuts. Formulée ainsi la question de la précarité
est bien au cœur de celle de la précarisation sociale.
Les principaux champs d'analyse de la précarité
4. Ce type d'analyse de la précarité et de l'exclusion relève d'une vision sociologique
qui laisse penser qu'il y a « la » société d'un côté et des exclus de l'autre, selon un
positionnement scientifique difficilement tenable : n'empêche-t-il pas d'envisager que
le « dehors » est peut-être au centre du « dedans » ? Néanmoins cette vision rend
compte d'une appréhension concrète de la réalité à l'intérieur même des systèmes
sociaux. Par exemple, les « sans domicile fixe » (SDF) sont bien dehors dans la rue,
exclus de la possibilité de vivre dans un logis ; les chômeurs de longue durée sont
bien exclus de l'emploi, privés de travail rémunéré, etc.
Précarisation et restructurations 513
Il est possible d'identifier en France deux principaux domaines
d'analyse sociologique de la précarité : d'une part celui qui se réfère à
l'analyse du travail ; d'autre part celui qui a trait à la pauvreté et à la
problématique de l'intégration sociale et de l'exclusion. Mais ces
problématiques traditionnelles, qui pour une part s'ignorent
mutuellement, n'ont-elles pas récemment été bousculées par l'ouvrage
de R. Castel 5 ?
Dans le domaine du travail, l'histoire de la notion de précarité est
plutôt celle d'un évitement que d'une expansion. Généralement
restreinte et plutôt associée à l'idée d'emploi précaire, elle tend
aujourd'hui à être remplacée par les termes de « nouvelles formes
d'emploi » ou de mobilité. Comment se fait-il qu'il en soit ainsi à un
moment où la précarité dans et par le travail devient chaque jour plus
évidente ? L'usage restreint de la notion de précarité, en effet, désigne
classiquement les emplois dits « atypiques » par opposition aux
emplois salariés stables dit « typiques », à durée indéterminée et sous
statut dans le cadre d'une convention collective (G. Caire). Or, très
paradoxalement, c'est précisément au moment où cette stabilité de
l'emploi est remise en cause à de nombreux niveaux que le terme de
précarité dans et par le travail semble gêner : d'aucuns se rappelleront
la circulaire ministérielle de 1994, demandant expressément de
remplacer l'expression « d'emplois précaires » par celle de « nouvelles
formes d'emplois ». On comprend bien ici la volonté de formuler
positivement une tendance, mais cette substitution ne révèle-t-elle pas
aussi un processus préoccupant de mise en invisibilité conceptuelle
d'une précarité grandissante qui s'élabore dans la sphère du travail au
moment même où celle-ci devient si patente ? Dans le domaine du
travail, la précarité est-elle devenue une notion qui dérange, qu'il
convient de prononcer le moins possible alors que son usage se
démultiplie ailleurs ? D'autres exemples de substitution existent et le
rapport Boissonnat 6 en est l'illustration. En effet, dans cet ouvrage de
prospective qui a pour objet d'identifier ce que sera le travail dans une
5. CASTEL, R. Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du
salariat. Paris : Fayard, 1995.
6. Rapport de la commission présidée par Jean Boissonnat, Commissariat Général du
Plan. Le travail dans vingt ans. Paris : Éditions Odile Jacob ; La Documentation
Française, 1995.
514 Précarisation sociale, travail et santé
vingtaine d'années, il est fortement question de mobilité et non de
précarité. Bien évidemment, les deux termes ne sont pourtant pas
équivalents. Généralement celui de mobilité désigne un processus
ascensionnel, social ou professionnel : il bénéficie d'une forte
connotation positive et dynamique. La précarité, quant à elle, évoque
des images plus sombres car si elle favorise une certaine mobilité, en
particulier une mobilité forcée, géographique ou professionnelle, elle
est aussi synonyme d'absence de marge de manœuvre, de piège,
d'immobilité, voire de paralysie individuelle et collective ; les
banlieues sont là pour en témoigner. Parler de mobilité lorsqu’il s'agit
de précarité connote positivement des processus qui ne le sont pas
nécessairement.
Dans le domaine du travail, la substitution du terme de précarité par
des expressions à connotations positives amène à formuler
l'hypothèse de la légitimation de processus qui, eux, ne sont pas
nécessairement légitimes. Sommes-nous en présence d'une mise en
invisibilité de processus qui chaque jour deviennent de plus en plus
évidents, d'une déconnexion croissante entre les systèmes de pensée
et la réalité des faits ? Cette substitution, qui est de l'ordre de
l'oblitération, contribue à constituer un angle mort conceptuel.
Empêche-t-elle de penser l'essentiel ? Ne participe-t-elle pas à une
paralysie de la pensée collective 7 sur ce qui est peut-être un épicentre
des transformations contemporaines qu'elles soient sociales,
économiques, politiques ou idéologiques ?
A la différence de ce que nous venons de voir dans le champ du
travail, l'analyse de la précarité connaît une forte expansion dans le
domaine de la sociologie de la pauvreté. Ici, dans une perspective de
compréhension des liens sociaux, elle est essentiellement traitée à
partir des thématiques de l'exclusion et de l'intégration sociale. Elle
trouve ses racines loin dans l'histoire de la sociologie en liaison avec
celle de la protection sociale 8 qui est appréhendée dans ses fonctions
compensatrices des effets négatifs ou inégalitaires de l'organisation
7. Voir la contribution de B. APPAY dans cet ouvrage sur les relations entre la
constitution de « la pensée unique », la paralysie de la pensée collective et le contrôle
social.
8. Voir MURARD, N. La protection sociale. Paris : La Découverte, 1993.
Précarisation et restructurations 515
économique. Mais elle ne porte pas sur l'analyse des transformations
de l'appareil productif et de l'organisation du travail, la question du
travail y est traitée en arrière plan comme un facteur explicatif parmi
d'autres, dans un amont de l'exclusion. Elle repose sur l'analyse de
populations cibles dites « sensibles » ou « à risques », ainsi que sur le
rôle de l'État dans la mise en place des systèmes de protection sociale.
Dans ce cadre, l'analyse de la précarité et de l'exclusion connaît un
large développement comme en témoigne un livre récent :
L’exclusion : l’état des savoirs 9.
Ainsi, frappée par un processus d'oblitération dans la sphère du
travail, la notion de précarité connaît une expansion dans le domaine
d'analyse de la pauvreté et de l'exclusion, celui de la famille aussi 10.
Mais, récemment, R. Castel 11 a effectué un changement important en
intégrant les rapports au travail pour penser ce qu'il appelle la
question sociale. Il reconnaît en effet que son point de départ n'est pas
le travail et que son objectif n'est pas que la sociologie du travail
intègre les questions qu'il pose. Il en vient pourtant à placer les
transformations salariales non plus en arrière-plan, mais au cœur de
son analyse, une analyse menée en termes de déconversion, de
vulnérabilité, d'invalidation, de désaffiliation. Ce faisant, et par la
position importante qu'il occupe dans le champ où se travaillle
principalement la question de la précarité, il provoque un changement
paradigmatique. Il ouvre la voie aussi à une jonction entre deux pôles
analytiques qui précédemment étaient disjoints. Mais ne convoque-til
pas également les sociologues du travail sur une absence
problématique ?
Les rapports de domination dans et par le travail : une histoire
ancienne dans un monde nouveau
9. PAUGAM, S. (dir.) L'exclusion : l'état des savoirs. Paris : La Découverte, 1996.
Voir également le rapport du CERC Précarité et risque d'exclusion en France. Paris :
La Documentation Française, 1993.
10. Voir les travaux d'A. PITROU.
11. CASTEL, R., op. cit.
516 Précarisation sociale, travail et santé
Partant de la sociologie du travail, nous avons cherché à lutter contre
l'occultation de la précarité dans la sphère du travail. Son déni
conceptuel est en effet en cours d'élaboration à travers des notions ou
des concepts phares comme ceux de nouvelles formes d'emploi, de
mobilité, de compétence, de professionnalité, de coopération et de
partenariat. Ces notions visent à formuler des changements dont il
faut pouvoir rendre compte, mais elles tendent aussi à masquer
l'émergence de nouveaux rapports de domination dans un monde plus
que jamais moderne. Il faut reconnaître également que, jusqu'à une
date récente, la précarité souffrait parmi les sociologues du travail
d'un désintérêt marqué par son absence de nouveauté, chacun sachant
à quel point elle fut longtemps l'une des caractéristiques majeures de
la condition ouvrière. Des ouvrages récents sur la naissance du
chômage 12 le soulignent et mettent en perspective l'émergence d'un
système de protection sociale lié à la stabilisation salariale. Pendant
la période d'institutionnalisation du compromis salarial, et en
particulier en référence aux « trente glorieuses », la précarité salariale
eut donc tendance à être traitée comme une forme récessive de la
condition salariale.
Mais de cette histoire du salariat, les femmes sont les grandes
absentes 13. Comme le rappelle L. Frader, la précarité est, par
excellence et du point de vue historique, l'une des caractéristiques
majeures du travail féminin. Les travaux présentés ici dans cet
ouvrage à partir des problématiques de la division sexuelle du travail,
montrent la sexuation des processus contemporains de précarité, liés à
l'emploi (H. Bretin, P. Molinier, N. Cattaneo) et au chômage
(J. Heinen, C. Rogerat et D. Senotier, N. Frigul). Ils montrent que la
précarisation salariale contemporaine est profondément sexuée, et
qu'elle concerne les femmes en tout premier lieu. Ainsi que le
souligne A. Langevin, la déstabilisation des temps sociaux par la
précarité est un élément important des processus de domination. Elle
a pour conséquence la précarisation des statuts, qui peut aller jusqu'à
12. MANSFIELD, M., SALAIS, R., WHITESIDE, N. Aux sources du chômage :
1880-1914. Paris : Belin, 1994 et TOPALOV, C. Naissance du chômeur : 1880-
1910. Paris : Albin Michel, 1994.
13. KERGOAT, D. Les absentes de l'histoire. Autrement, janvier 1992, n° 126, p. 73-
83.
Précarisation et restructurations 517
la remise en cause du statut même de personne (N. Murard). Si la
précarité renvoie effectivement à la condition ouvrière, elle renvoie
aussi et de manière structurelle à celle des femmes et plus
généralement à la construction de l'invisibilité sociale des processus
de domination. Les travaux menés en termes de division sexuelle du
travail révèlent cette invisibilité historiquement construite. Ils ont ici
une portée heuristique ainsi que le concept de corvéabilité 14 en rend
compte. Pour résumer la question de la précarité quant elle est conçue
en termes de rapport sociaux, et pour percevoir la violence sociale
qu'elle contient, on reprendra la formulation qu'en donne ici même
A. Langevin : « La précarité est […] un état de dépendance, de
soumission à autorisation et d'enfermement dans des formes
d'instabilité imposées. »
On voit donc ici plusieurs courants de pensée concernant la précarité
dans le domaine du travail : le premier tente d'évacuer la notion au
nom de la modernité ; le second, fondamentalement critique,
questionne la précarité comme moyen de domination. Un troisième
enfin affirme un retour à ce qui serait la normalité. Depuis quelques
mois, en effet, il est devenu fréquent d'entendre que la stabilisation
salariale dans les sociétés industrielles n'est qu'un épisode (heureux)
de leur histoire, un entre-deux spécifique des « trente glorieuses ».
Dans un renversement rapide de situation, d'une précarité hors
normes à la normalité de la précarité, il est fréquent maintenant de
considérer que l'on serait revenu à un état normal des rapports de
production. Tout en se prétendant fondée sur l'histoire, cette troisième
conception est a-historique. En effet, elle gomme les luttes sociales
qui au cours des siècles ont conduit à la mise en place puis à la
sédimentation d'un compromis social permettant un équilibre fragile
14. En référence à l'analyse des transformations contemporaines de l'organisation du
travail et des systèmes législatifs, la corvéabilité est définie comme une mise à
disposition permanente et aléatoire de la force de travail. C'est une forme de
domination et d'exploitation qui tend à rendre invisible le travail effectué et donc à le
dévaloriser, à le sous-rémunérer, ou à ne pas le rémunérer comme dans le cas du
travail domestique. La référence au travail des femmes, à des temps déstructurés mis
au service des autres, à un travail non reconnu collectivement, est essentielle à l'idée
de corvéabilité. Voir APPAY, B. Flexibilité et précarisation : vers la corvéabilité ? In
Femmes et partage du travail. Sous la dir. de H. Hirata et D. Senotier. Paris : Syros,
1996, p. 119-136.
518 Précarisation sociale, travail et santé
par définition et sans cesse en reconstruction. Ce retour à ce qui serait
un état antérieur de précarité sur lequel il ne serait pas nécessaire de
s'attarder car trop connu, est à notre sens une autre façon d'éliminer
un problème crucial, un problème qui est posé aux démocraties, à
l'aube du troisième millénaire, en pleine apogée de l'idéologie du
progrès. Tout montre que la précarisation est au croisement de
l'ancien et du nouveau et qu'il ne s'agit pas « d'un retour en arrière »,
même si l'on voit clairement le caractère régressif de cette évolution.
Il s'agit d'un saut en avant vers un avenir sombre, au nom de la
flexibilité et des technologies avancées, au nom de la nécessité de
s'adapter aux données mondiales de l'économie, au nom d'un retour à
la croissance. Un avenir qui individualise et met sous pression celles
et ceux qui ne sont pas encore exclus, par l'intermédiaire de
transformations qui les rendent responsables de leur propre mise en
corvéabilité et ceci ne concerne pas que les segments les plus
dominés de la force de travail. Cette corvéabilité se distingue des
précédentes, de multiples manières, et en particulier à travers la
précarisation éduquée (B. Appay et A. Vinokur), quand les
technologies de l'information et l'éducation de masse sont essentielles
au développement de l'autonomie et aux nouvelles donnes du pouvoir
stratégique. Notre objectif n'est pas d'assombrir la situation mais de la
regarger en face et de la comprendre afin de se donner ainsi les
moyens de la modifier.
La précarisation sociale : de l'hypothèse au concept
En cherchant à interpréter les restructurations productives au regard
de leur conséquences sociales, une hypothèse est apparue, celle d'une
double institutionnalisation de l'instabilité. En effet si l'on pouvait
observer l'instauration d'une instabilité structurelle dans et par les
nouvelles formes d'organisation du travail, ne voyait-on pas aussi se
mettre en place du point de vue étatique des remises en cause des
formes antérieures de protection sociale ? N'étions-nous pas en
présence d'un processus conjugué de précarisation économique et de
précarisation de la protection sociale ? C'est dans un souci de
vérification de cette hypothèse que nous avons construit ces journées
d'étude. Y a-t-il ou non une mise en instabilité structurelle dans et par
l'organisation productive et sous quelles formes ? Nos travaux
Précarisation et restructurations 519
précédents le démontrent dans une certaine mesure, mais pouvait-on
l'observer dans d'autres secteurs, et si oui, quelles récurrences en
dégager ? Y a-t-il ou non remise en cause des systèmes de protection
sociale et comment cela s'exprime-t-il dans les systèmes législatifs
afférents au travail et à la santé ?
Le tableau ci-contre sur la structure du concept résume une
problématique qui a pour objet de lutter contre une dichotomie
devenue fréquente qui consiste à analyser séparément, dans des
systèmes d'interprétation disjoints, la montée en force de la flexibilité
productive et l'analyse de ses conséquences sociales. N'est-ce pas en
raison même de cette dichotomie que les tendances dominantes à
l'œuvre dans les restructurations productives ont pu faire l'objet tout
au long des années quatre-vingts et au début de la décennie quatrevingt-dix
d'un si large consensus ? Cette volonté de lutter contre des
points aveugles constitutifs des paradigmes dominants a déterminé
une approche volontairement interdisciplinaire et internationale. Une
telle entreprise visant à la compréhension des processus, ne pouvait
se faire qu'en réunissant des chercheurs et des spécialistes parmi les
plus compétents pour mettre en regard les uns des autres les différents
aspects de l'analyse. C'est ce que nous avons fait dans ces journées
d'étude.
520 Précarisation sociale, travail et santé
Tableau I : La structure du concept de précarisation sociale
précarisation des
structures productives
La précarisation
économique
précarisation salariale à
travers :
- le développement du
chômage de masse ;
- la précarisation des
statuts ;
- la fragilisation des
entreprises et la soustraitance
La précarisation sociale
(hypothèse de la double
institutionnalisation de
l'instabilité)
La santé au travail
comme révélateur
des processus de
précarisation
sociale
transformations des
systèmes législatifs liés
au droit du travail et au
droit des entreprises
La précarisation de
la protection sociale
transformation des
systèmes législatifs liés
aux situations hors travail
Une réflexion sur le rôle de l'État, le système juridique, la justice et le
système de protection sociale en de telles circonstances s'imposait.
Lieu de contradictions, l'État est le résultat des rapports de force qui
se construisent dans une société donnée, un enjeu fondamental des
conceptions démocratiques liées à des représentations progressistes
du monde. L'État est tout sauf une entité monolithique. Sa légitimité
Précarisation et restructurations 521
dans les démocraties est liée à son rôle de compensation des
inégalités et de réparation des injustices. Mais l'observation des
remises en cause multiples du droit du travail (M.L. Morin, L. Vogel,
M. Pascual, A. Thébaud-Mony), l'observation aussi des accidents du
travail, leurs relations avec la précarisation des conditions de travail
et des systèmes de protection sociale (M.F. Cristofari, J.C. Zerbib)
montrent les limites de cette légitimité et les abus qui en sont faits.
Ici, le rôle de l'État est interrogé ainsi que celui des systèmes de
légitimation qui renforcent la précarisation au lieu de la réduire.
L'État est un enjeu des luttes sociales, du pouvoir et des rapports
sociaux, des rapports de force essentiels à la démocratie ; il garde
nécessairement une part d'instabilité et reste malléable malgré la
puissance de son institutionnalisation ; il est porteur aussi des
avancées démocratiques acquises au long des luttes sociales et qui se
sont sédimentées en lui. Mais, loin d'assurer clairement son rôle
compensateur des inégalités et des fragilités sociales provoquées par
les transformations économiques, l'État, dans un mouvement de
régression juridique que l'on observe non seulement en France mais
en Europe (L. Vogel), adopte des dispositions équivoques qui
favorisent l'accentuation de la précarité et la réduction des dispositifs
de protection sociale (M.L. Morin, N. Murard, M. Pascual, J. E. Ray,
N. Frigul). Quand elles sont adoptées, ces mesures sont prises au nom
de la flexibilisation nécessaire de l'appareil productif et d'une
incontournable adaptation aux lois de la concurrence internationale.
En résumé, le concept de précarisation sociale est ici construit à partir
de la mise en perspective d'un double processus : l'un, de
précarisation économique qui résulte de la précarisation salariale et
de celle des structures productives ; l'autre, d'institutionnalisation de
l'instabilité à travers en particulier les transformations des systèmes
législatifs afférents au travail et à la protection sociale. La
précarisation sociale rend compte de deux tendances qui évoluent
dans le même sens au lieu d'être contradictoires si l'on suivait
l'hypothèse démocratique sur le rôle de l'État social compensateur des
inégalités produites dans et par le système économique. Dans ce sens,
on voit percer les limites du consensus sur la flexibilisation et les
événements de décembre 1995 tendent à indiquer que c'est à ce
carrefour de la précarisation sociale que les mouvements sociaux
522 Précarisation sociale, travail et santé
peuvent apparaître. Cette perspective interroge la légitimité des
évolutions contemporaines du point de vue des principes
démocratiques : si la précarisation sociale est le fruit de la
flexibilisation productive et des changements institutionnels qui la
favorise, n'en est-elle pas devenue le moteur ?
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